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Ruines, réactiver, rasades de Temps, restauration imaginaire et relevés graphiques

Giorgio de Chirico L'Enigme d'un jour Sao Paulo Giorgio De Chirico, L’Énigme du jour, 1914

« Comme si sa forme transitoire, constamment remodelée par le passée et le présent qui viennent s’y confondre, s’imposait en forme paradoxale entre la destruction et l’inachèvement, pour s’inscrire en élan infini sur le néant qui la menace. Et c’est sans doute ce qui exalte Diderot… »tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Qu’il est vieux ce monde! Je marche entre deux éternités…ô les belles ruines, les sublimes ruines!…Les peuples qui ont élevé ce monument où sont-ils? Que sont-ils devenus? Dans quelle énorme profondeur obscure mon oeil va-t-il-s’égarer? » » Si rien avait une forme, ce serait cela, Annie Le Brun, P53-4

img-10 Bruegel l’Ancien, La Tour de Babel, 1563

« La grande question qu’il faut maintenant se poser, celle qui intéresse l’archéologie préhistorique, et inverse à celle que nous avons indiquée jusqu’ici. Ce n’est plus: connaissant la religion, qu’en est-il de son expression artistique? mais connaissant l’expression artistique, que dire de la religion qu’elle est censée traduire? C’est l’exercice ô combien difficile auquel doit se livrer le préhistorien lorsqu’il essaie d’imaginer la religion des peuples dont il retrouve les traces. L’exercice est si plein de périls que maints scientifique préfèrent s’abstenir; quant à ceux qui s’y risquent, je crois qu’ils se laissent bien souvent aller à leur imagination…

Et puisque les trois arts religieux que sont le roman, le gothique et le baroque nous ont servis d’exemples jusqu’à présent, pourquoi ne pas faire cet exercice à leur propos? En se mettant dans les conditions de l’archéologie préhistorique, à supposer que nous ne disposions d’aucun écrit sur la religion chrétienne et que nous ignorions jusqu’à son nom, que pourrions-nous supputer de la religion dont les monuments du roman, du gothique et du baroque sont l’expression?Pourrions-nous même penser que ces trois arts traduisent une même religion?  » Art et religion de Chauvet à Lascaux, Alain Testart, p23 

am_anfang_1.1247133890  Anselm Kiefer, Monumenta, 2007
missing_house  Christian Boltanski, The Missing House,1990, Berlin
nameplaguesa  » Il s’agit de réactiver un contexte laissé à l’abandon. La maison revit à travers le simple nom de ses occupants »  Dans L’art survivra à ses ruines, Anselm Kiefer, p82-4

 

Frances Yates, fragments autobiographiques, p111: 

« Le tout dernier extrait montre Frances calmant sa peine en récitant Khayyam et s’accusant de n’avoir pas assez souffert:

Au 21, Kingsmead Road South je trouve dans la bibliothèque tournante un exemplaire d’Omar Khayyam, dans une petite édition de poche avec une reliure fantaisie rouge, le genre de livres que l’on s’offrait comme cadeau de Noël autour de 1909. Ah, remplis cette coupe, à quoi bon répéter/Que le Temps sous nos pieds glisse et qu’il se dérobe:/Demain qui n’est pas né et hier déjà mort,/Pourquoi s’en tourmenter si aujourd’hui est doux!- Ah, remplis cette coupe, le supplice de ce matin atroce, le…et Souvenirs de Guerre- Ah, à quoi bon répéter – j’arpentais la maison en marmonnant ça comme quelqu’un qui s’est enivré – nous n’avons jamais rien d’autre à boire que de l’eau. Il y a une ivresse historique où l’on tombe en buvant des rasades de Temps. Non, je ne l’aimais pas moins qu’eux, et j’ai souffert autant qu’eux. Mais il y a une différence de presque une génération. Songez comme j’étais jeune. J’appartenais presque à la génération d’avant – presque mais pas tout à fait, j’étais trop près des autres. Ah remplis cette coupe – presque une sorte de rébellion malsaine – presque mais pas tout à fait. Je n’appartiens à aucune génération.

Toute l’histoire de la famille vue à travers ses yeux. C’est une expérience extraordinaire- et je songe que je suis encore là, à lire ces lettres pour la première fois. »

friedrich-abbaye L’Abbaye dans un bois, 1809-1810, Caspar David Friedrich, (Berlin, château de Charlottenburg).

Dialectique du monstre, enquête sur Opinicio de Canistris,  Sylvain Piron, 2015

« Le regard que nous portons sur les oeuvres du passé est par définition anachronique – elles appartiennent à d’autres temps que le nôtre. Nous les observons dans le présent, tandis qu’elles nous font face, venues de loin, peuplées de leurs propres histoires. De même que l’oeil doit relâcher et contracter des muscles pour passer d’une vision proche à une vision lointaine, un effort d’accommodation est requis pour surmonter cette distance temporelle. Cet ajustement peut impliquer différentes opérations. Matériellement, nous ne voyons plus ces oeuvres telles qu’elles ont été produites. Leurs conditions d’exposition ou de reproduction les placent dans une autre lumière, leur donnent d’autres couleurs. Elles ont le plus souvent été sorties de leur agencement originel. C’est un travail de restauration imaginaire qu’il faudrait fournir pour restituer leur disposition et leur forme natives…qui nous permet d’entrer dans l’intimité du travail de l’artiste. Un autre type d’encart plus radical encore. Ces images ou ces objets témoignent d’univers culturels dont nous n’avons plus la compréhension spontanée. Spectateurs contemporains, nous sommes coupés du sens que produisait leur  exposition dans leur situation d’origine. La visibilité n’est pas une simple propriété naturelle. L’oeil ne voit que ce qu’il a appris à voir. De même que nos représentations emploient de multiples codes et postulats, les productions du Moyen-âge ou de la Renaissance obéissent à des conventions liées aux habitudes visuelles. , aux façons de percevoir l’espace et de penser les rapports entre visible et invisible. Au cours des dernières décennies, l’illusion d’une continuité culturelle s’est progressivement défaite. C’est à présent sous le signe de l’altérité que nous abordons le passé de l’Occident, comme de toute autre civilisation étrangère. L’une des principales fonctions de l’art et des images, de l’histoire tout court, est d’apprendre à franchir cet écart, à traverser le temps pour nous aider à capter ce que ces objets figuratifs voulaient et peuvent encore nous dire…L’intelligibilité qu’on y gagne n’abolit cependant pas l’anachronie; tout au contraire, elle permet que se produise, dans le présent, l’expérience d’une confrontation avec les passées dont une oeuvre est porteuse- d’une rencontre avec tous les fantômes qui vivent en elles…. »

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Art Pariétal, Grottes ornées du Quercy, Michel Lorblanchet, 2010 , p 430

 » Nous investissons les grottes ornées du Quercy avec le recueillement et la prudence d’un explorateur pénétrant dans un monde nouveau qui restait largement à découvrir…Nous considérons toujours – les relevés graphiques comme la base incontournable de toute approche et de toute connaissance des grottes ornées…Equivalent de la fouille, donnant accès à des données non immédiatement perceptibles, le relevé est en lui-même une première expérimentation obligeant la main et l’esprit du Préhistorien à suivre scrupuleusement les moindres détails des tracés du préhistorique, à retrouver ses élans, ses hésitations, ses moments d’interrogation et de doute, c’est à dire participer à l’élaboration même de l’oeuvre pour retrouver l’esprit de son auteur. Faisant apparaître des éléments infimes, souvent insoupçonnés, il établit finalement une biographie pariétale…Fréquemment, une expérimentation finale…vérifie les observations. Elle consiste à reproduire les peintures étudiées, en grandeur réelle sur paroi rocheuse souterraine, dans les conditions préhistoriques d’éclairage, afin de tester ce que le relevé vient de nous apprendre sur les techniques, les phases, les temps d’exécution des figurations…On a parfois glosé sur la subjectivité des relevés…Ce n’est pas un document définitif…Parce qu’il dresse un état des parois ornées à un instant précis, il peut être considéré enfin comme un sauvetage; en effet certaines figures s’estompent ou même disparaissent: d’un grand bison sur bloc, dans le secteur des Hiéroglyphes de Pech-Merle, ne subsiste aujourd’hui qu’une trace infime et, heureusement, un relevé de l’abbé Lemozi, restituant le dessin dans l’état complet où il se trouvait en 1922. Le travail de relevé débouche enfin sur une démarche pluridisciplinaire… »